L'initiation à l'art de Furtwängler que nous vous proposons ici a été
initialement édité en 2005 par les éditions Tahra sur un
quadruple album
Furt 1101-1104 contenant la version intégrale
des trois versions analysées ici. Elle est publiée ici,
en 2008, avec les aimables autorisations de Sami-Alexander Habra et des éditions Tahra.
Il est
virtuellement impossible de dissocier le
nom de Furtwängler de la Neuvième de
Beethoven, voire même de l’ensemble de
l’œuvre de Beethoven. Même parmi les
admirateurs de Toscanini, certains
d’entre eux considéraient que «
Furtwängler restait inégalé dans
Beethoven ». Quoique la vision
d’ensemble de la Neuvième par le chef
allemand n’ait pas varié autant que dans
la 5ème, il y a néanmoins quelques
différences dues à sa reconsidération de
certains passages, ainsi qu’aux
événements qui ont marqué sa vie et sa
carrière.
Sa conception de base s’affirma tôt, à
25 ans, ayant lu la célèbre monographie
sur le sujet par le grand théoricien
viennois Heinrich Schenker (1911). Le
jeune Furtwängler en fut si impressionné
qu’il chercha immédiatement à faire la
connaissance de l’auteur. Les deux
hommes devinrent de grands amis jusqu’à
la disparition de Schenker (1935).
Furtwängler n’avait jamais attaché
beaucoup d’importance à l’herméneutique
ou aux explications extra-musicales de
Wagner. Il avait toujours eu recours au
seul verbe musical tel qu’il le constata
plus tard dans l’esprit des écrits de
Schenker. Mais il garda en mémoire les
conseils de Wagner sur l’interprétation
de la Neuvième. Le hasard voulut que
Schenker, dans son analyse monumentale,
donnât aussi de précieuses
recommandations quant à l’interprétation
de l’œuvre. Quelques-uns de ces conseils
impressionnèrent Furtwängler au point
qu’il consulta Schenker fréquemment sur
des questions musicales qui se posaient
lors de la préparation des parties
d’orchestre en vue des concerts. Il prit
en considération quelques conseils de
Schenker, et en rejeta d’autres qui ne
correspondaient pas tout à fait à sa
vision.
Quelques
points furent même interprétés
contrairement aux recommandations de l’auteu.
Schenker avait déjà entendu la Neuvième
par Furtwängler. Durant ses longues
discussions avec Furtwängler qu’il
considérait comme le « seul chef à avoir
compris Beethoven », il n’hésita jamais
à lui signaler ce qu’il considérait
comme erroné dans ses interprétations.
Ainsi, une entrée dans le journal de
Schenker (1923) nous dit : « La
Neuvième de Furtwängler était
magnifique. Toutefois, il continue à
faire de petites erreurs, et son
troisième mouvement est un peu trop
lent.»
Trois enregistrements de Furtwängler ont
été choisis pour cet album et
correspondent à trois époques
différentes de sa vie et de sa carrière
musicale :
a) Berlin, 22-24 mars 1942, Orchestre
Philharmonique de Berlin :
enregistrement emporté de Berlin par les
soviétiques en 1945, et restitué en
1991.
b) Bayreuth, 29 juillet 1951,
Orchestre du Festival de Bayreuth, à
l’occasion de réouverture du Bayreuth
Festspielhaus.
c) Lucerne, 22 août 1954,
Philharmonia Orchestra : sa dernière
interprétation de la Neuvième.
Le concert
de Berlin es l’une des preuves les plus
flagrantes de la révolte de Furtwängler
pendant les heures tragiques de
l’Allemagne, quand les nazis essayaient
en vain d’enterrer le grand héritage
musical allemand en tentant de
l’utiliser pour leurs sinistres
desseins. Furtwängler lutta pour cet
héritage et réussit à le sauver des
griffes des nazis. De nouveau, après la
guerre, il lui incomba de prouver au
monde que l’art musical allemand avait
bien survécu à cette période néfaste,
malgré les tentatives des alliés de
saper la culture allemande. Le monde
musical dans sa totalité retint son
souffle en assistant à la résurrection
de Beethoven lorsque Furtwängler dirigea
la Neuvième pour la réouverture de
Bayreuth. Le concert de Lucerne 1954
permet à l’auditeur de faire une
incursion profonde dans l’art du grand
chef allemand, l’impression la plus
importante étant celle des profondeurs
abyssales qui caractérisent ce chant du
cygne : nul doute que Furtwängler
sentait sa fin proche.
Le tempo
métronomique de ce mouvement fut donné
pour 120 à l’origine. Etant la seule
œuvre que Beethoven eut le loisir de
tester, il réduisit immédiatement le
tempo d’environ un tiers, soit 88 ! Tous
les grands chefs que nous connaissons
considèrent même 88 comme l’extrême
limite supérieure. Il est toujours
important de se remémorer les écrits de
Beethoven : « Mes tempi sont valables
pour les premières mesures ; car
n’oublions pas que le sentiment et
l’expression doivent avoir leur propre
tempo ». Furtwängler attache plus
d’importance que ses confrères à
l’indication « un poco maestoso ». Son
tempo, jamais mécanique, fluctue entre
50 et 80+ en fonction de la structure du
mouvement, tout en révélant le contenu
spirituel de la musique au moyen
d’emphases non annotées, mettant en
exergue des parallèles musicaux qui
relient des passages très dispersés tout
le long de la partition.
1.
Toscanini -
Orchestre de la
NBC - 1952
Dans
les
années
50,
lors
de
la
parution
de
l’enregistrement
de
Toscanini,
le
maestro
déclara
à la
presse
:
«
Questo
primo
movimento,
non
l’ho
ancora
capito
».
D’aucuns
louèrent
la «
modestie
» du
grand
homme.
D’autres
firent
part
de
leur
déception.
Peut-être
Furtwängler
avait-il
raison
lorsqu’il
déclara
une
fois
:
« Je
viens
d’écouter
la
Neuvième
par
Toscanini.
Au
début
de
l’œuvre,
la
clarté
de
l’exécution
était
telle
que
l’on
pouvait
voir
la
partition
se
dérouler
devant
ses
yeux.
Tout
était
parfaitement
mis
en
place.
Mais
l’idée
première
de
Beethoven
était
totalement
absente
».
2.
Lucerne 1954
3.
Karajan,
Orchestre
Philharmonique
de Berlin, 1963
A
quelle
idée
Furtwängler
se
référait-il?
Probablement
à ce
que
Beethoven
avait
écrit
dans
ses
premières
esquisses
pour
la
Neuvième
(1812),
inspiré
par
le
Livre
de
la
Genèse
:
« Au
commencement
l’esprit
flottait,
porté
par
les
eaux
».
Plus
loin,
Beethoven
parle
de
«
la
pensée,
la
densité,
l’atmosphère,
tous
ayant
préexisté
à la
forme
».
En
1815,
il
écrivit
encore
:
«
Pour
ma
symphonie
en
ré
mineur,
le
début
pourrait
être
très
doux,
avec
seulement
quatre
instruments
:
deux
violons,
un
alto
et
une
basse,
avant
de
prendre
sa
forme
définitive
».
Cette
idée
originelle
de
Beethoven
donna
naissance
à
cette
entrée
unique
en
pianissimo
sur
mi-la,
puis
sur
la-mi,
issue
du
néant,
et
laissant
l’auditeur
dans
le
vague,
avant
de
moduler
brusquement
sur
ré
(troisième
cor
au
sommet
du
crescendo)
pour
le
premier
fortissimo
sur
le
tutti,
établissant
définitivement
la
tonalité
de
ré
mineur.
Dans
ce
passage,
(base
du
mouvement),
l’on
ressent
toujours
une
impression
d’éclair
propre
à
toutes
les
versions
de
Furtwängler,
impression
habituellement
absente
chez
la
plupart
des
chefs.
De
son
propre
aveu,
Karajan
chercha
conseil
auprès
de
Furtwängler
sur
ce
même
passage,
mais
quel
que
fut
le
conseil
reçu,
Karajan
n’égala
jamais
le
maître,
selon
nous.
Les
critiques
en
Allemagne
avaient
loué
«
l’audace
» de
cette
entrée.
En
Angleterre,
elle
les
énerva
au
point
qu’ils
blâmèrent
Beethoven
pour
avoir
délibérément
trompé
l’auditeur,
tandis
que
Pierre
Boulez
déclara
un
jour
à
ses
élèves
que
ce
procédé
était
«
simpliste
».
Un
critique
écossais
se
demanda
même
pourquoi
Beethoven
n’avait
pas
écrit
le
fortissimo
d’emblée
!
4.
Lucerne 1954
Lucerne 1954
Voici
un
parallèle
frappant
qui
justifie
le
choix
du
tempo
par
Furtwängler
: la
foulée
du
premier
fortissimo
de
l'œuvre
préfigurant
le
passage
du
quatrième
mouvement
au
moment
où
la
musique
avance
vers
la
fin
du «
Und
der
Cherub
steht
vor
Gott
»,
une
finalité
en
soi.
5.
Berlin 1942
Berlin 1942
Un
autre
exemple
est
celui
de
la
«
Schwungrichtung
»
(la
direction
que
prend
la
force)
du
thème
principal
et
sa
métamorphose
plus
tard
en
un
passage
d’une
extrême
tendresse.
6.
Berlin 1942
Bayreuth 1951
Lucerne 1954
Ce
passage
exquis
peut
être
très
angoissé
dans
la
version
de
la
guerre,
très
lyrique
dans
l’enregistrement
de
Bayreuth,
et
tendant
inexorablement
vers
la
fatalité
(Lucerne
54).
7.
Berlin 1942
Bayreuth 1951
Lucerne 1954
Quelques
mesures
plus
tard,
le
même
passage
dans
une
modulation
différente
:
l’angoisse
de
42
devient
plus
intérieure,
plus
tendue,
le
lyrisme
de
1951
devient
porteur
d’espoir,
tandis
que
la
résignation
de
Lucerne
se
meut
en
tragique
abandon.
8.
Berlin 1942
Bayreuth 1951
Lucerne 1954
Les
exemples
cités
peuvent
s’étendre
à
l’ensemble
de
l’œuvre
et
donnent
une
idée
assez
précise
de
l’ambiance
générale
de
chaque
version.
Mais
quel
que
soit
l’état
d’esprit
de
Furtwängler
durant
ces
trois
périodes,
cela
n’entame
en
rien
sa
conception
fondamentale.
Exemple
:
une
atmosphère
mystérieuse
telle
que
le
pianissimo
du
début
du
développement,
devient
plus
marquée
que
dans
n’importe
quelle
exécution
banale
ou
sans
inspiration.
Prenons
le
développement
: ce
dernier
commence
comme
s’il
était
une
répétition
de
l’exposition.
Au
grand
dam
de
quelques
uns,
le
ré
mineur
n’arrive
jamais,
et
les
différentes
tonalités
disparaissent
à
tour
de
rôle,
telle
l’aurore
boréale.
La
musique
reste
pianissimo
et
se
meut
en
ré
majeur
et
sol
mineur,
jusqu’à
ce
que
le
crescendo
(mes.
186)
nous
mène
à la
cadence
fortissimo,
empruntée
à la
fin
de
l’exposition.
Avec
Furtwängler,
tout
le
passage
sera
aussi
mystérieux
et
aussi
puissant
que
le
début
de
l’œuvre.
9.
Lucerne 1954
Comique
involontaire
(nom du chef non
mentionné)
Certaines
caractéristiques
observées
plus
haut
se
retrouvent
également
dans
le
fugato
qui
bénéficiera
de
la
vision
fondamentale
du
chef,
à la
fois
majestueuse
et
énergique.
Il
est
parfois
difficile
de
croire
ses
oreilles
quand
certains
chefs
se
présentant
comme
les
détenteurs
de
la «
vérité
historique
»
jouent
ce
passage
à
une
telle
vitesse
qu’ils
lui
donnent
volontairement
ou
involontairement
une
allure
parodique.
10.
Lucerne 1954
Le
trait
unique
du
développement
est
le
fait
qu’il
n’atteint
aucun
point
culminant.
Le
thème
principal
se
développe
en
un
traitement
tendre,
planant
avec
amour
sur
les
violons.
Ce
passage
est
invariablement
joué
par
Furtwängler
mezzo-forte
plutôt
que
piano.
11.
Lucerne 1954
Cette
quête
de
la
Joie
sera
interrompue
par
un
bref
crescendo
surgi
de
nulle
part
et
suivi
d’une
descente
rapide
dans
la
réexposition.
L’effet
produit
n’est
pas
celui
du
retour
aux
sources
habituel
chez
Beethoven.
Nous
sommes
tout
simplement
précipités
dans
le
plus
long
et
le
plus
violent
fortissimo
du
répertoire
(mes.
301
à
332).
Alors
que
ce
passage
correspond
aux
premières
mesures,
l’effet
qu’il
produit
ne
saurait
en
être
plus
éloigné.
La
première
moitié
de
ce
fortissimo
en
Ré
majeur
(tonalité
théoriquement
gaie)
est
si
oppressant
que
le
changement
en
Ré
mineur
qui
suit
nous
apparaît
comme
une
délivrance.
Là
où
le
tout
début
représente
le
silence
devenu
Verbe,
ici
nous
sommes
confrontés
à un
gigantesque
sforzando
étalé
sur
la
même
durée,
et
qui
finira
par
s’affaisser
par
épuisement.
Les
admirateurs
de
Furtwängler
vous
diront
qu’il
sonne
toujours
un
peu
mieux
que
les
autres
chefs
dans
Beethoven.
Mais
voici
un
exemple
(parmi
d’autres)
où
il
sonne
tout
à
coup
deux
fois
mieux.
La
solution
de
ce
mystère
fut
trouvée
par
des
analystes
après
maintes
recherches:
Furtwängler
n’essaie
pas
«
d’améliorer
»
Beethoven.
Il
ne
fait
pas
subitement
des
progrès
miraculeux.
Ce
sont
plutôt
les
autres
qui
modifient
ou
altèrent
la
partition
inutilement.
Dans
ce
passage-clé,
des
musiciens
tels
que
Wagner,
Weingartner, Schenker,
Nikisch,
Toscanini
(le
choix
est
vaste)
recommandent
soit
l’estompage
des
couleurs,
soit
un
fondu
sur
quelques
pupitres
(ex.
:
les
trompettes),
ou
l’application
d’un
decrescendo-crescendo
toutes
les
quatre
mesures
sur
la
timbale,
voire
d’autres
effets.
Furtwängler
reste
le
seul,
à
notre
connaissance,
qui
joue
cette
partie
avec
une
force
rare
«
sempre
fortissimo
»,
sans
se
soucier
si
la
timbale
risque
de
noyer
d’autres
pupitres.
Il
fera
même
monter
la
timbale
jusqu’au
triple
forte
sur
l’apparition
du
thème
(mes.
316)
dans
la
même
logique
que
le
crescendo
demandé
par
Beethoven
à la
mesure
16
du
début.
Bradshaw,
le
célèbre
timbalier
du
Philharmonia
Orchestra,
me
confia
que
jouer
ce
passage
pour
Furtwängler
fut
l’expérience
la
plus
éprouvante
mais
aussi
la
plus
enrichissante
de
sa
carrière
(des
exemples
analogues
se
trouvent
dans
d’autres
enregistrements,
le
plus
célèbre
étant
le
sommet
du
développement
du
1er
mouvement
de
la
Septième
de
Beethoven).
Un
hommage
tout
particulier
est
rendu
ici
à
August
Lohse,
le
timbalier
de
Berlin.
14.
Bayreuth 1951
La
Coda
est
un
morceau
à
part
entière.
Une
frappante
et
nouvelle
mélodie
(mes.
513)
basée
sur
les
deux
premières
notes
de
l’œuvre
mi-la,
commence
à
être
élaborée
sur
un
ostinato
ressemblant
à
une
meule
en
marche.
L’ensemble
sonne
comme
une
procession
funèbre
au
fur
et à
mesure
que
l’ostinato
se
déplace
des
bas
registres
jusqu’aux
premiers
violons.
Cela
ressemblerait
presque
à un
nouveau
développement
du
thème
principal,
et
la
«Schwungskraft»
(la
force)
suivie
de
la
«
Schwungsrichtung
»
(la
direction
prise
par
cette
force)
achèvent
le
mouvement.
Cette
coda
oppressante
ne
résout
rien
et
laisse
derrière
elle
un
énorme
point
d’interrogation.
Je
recommande
une
audition
séparée
de
Berlin
1942,
où
la
coda
semble
annoncer
une
fin
du
monde
toute
proche.
Bien
entendu,
l’annotation
maestoso
aura
la
priorité
avec
Furtwängler.