L'initiation à l'art de Furtwängler que nous vous proposons ici a été
initialement édité en 1998 par les éditions Tahra sur un double album Furt 1032-1033 contenant la version intégrale
des trois versions analysées ici. Elle est publiée ici avec les aimable autorisations de Sami-Alexander Habra et des éditions Tahra.
S’il est une œuvre qui illustre à merveille l’Art de Furtwängler,
c’est bien la 5ème Symphonie de Beethoven, l’œuvre qu’il a le plus souvent dirigée en concert (plus de 200 fois). Il existe à ce jour 12 enregistrements différents, datant de 1926 à 1954. Les trois versions
choisies ici, saisies à trois périodes significatives de sa carrière, montrent une évolution certaine du chef dans cette oeuvre qu’il considérait comme « l’un des sommets de la civilisation occidentale ».
Dans les trois enregistrements, il s’agira de la Philharmonie de Berlin.
Sans parler d’un « Furtwängler 1ère manière, 2ème manière, etc. », chacune de ces versions symbolise une période artistique du grand chef : Noblesse et Lyrisme (1937), Révolte et Tragique (1943),
Détachement et Souveraineté (1954). D’autres aspects de l’art du chef ne sont pas traités ici : jeunesse et fougue (1926), renouveau et espoir (1947), etc., même si ces acquis demeurent toujours présents ou
sous-jacents dans les versions analysées ici.
L’une des raisons de la grandeur artistique de Furtwängler est d’avoir toujours voulu chercher la Vérité dans cette œuvre (comme dans tant d’autres), ce qui explique les différences apparentes dans les
exécutions concernées, alors que l’immense majorité des chefs ont cru devoir figer une fois pour toutes leur conception immuable de la 5ème Symphonie. Mais la sincérité et la dévotion de Furtwängler sont telles
que l’auditeur a l’impression que chacune des trois versions est idéale. Il existe donc chez Furtwängler des différences que nous appellerons variables, ainsi qu’un nombre important de constantes dans sa
conception de base.
Ce début légendaire, dont le véritable sens nous échappe encore – traité de fascinant par les uns, de
simpliste par les autres (« un enfant aurait pu le trouver »), considéré comme risible par certains modernes, Furtwängler en a toujours fait une Epigraphe ou titre.
Pour le faire exécuter tel qu’il le souhaitait, il avait coutume de créer une tension pré-exécution chez les instrumentistes (l’on se souvient encore du fameux frémissement
de sa baguette), avant de faire relâcher cette tension avec force. Que l’on se rappelle les professeurs de Conservatoire, fascinés par cette façon de faire, décrivant avec
enthousiasme à leurs élèves les gestes et la manière de Furtwängler, tout en leur recommandant expressément de ne pas l’imiter ! Cette entrée est mathématiquement
déséquilibrée, puisque Beethoven exige une blanche supplémentaire au deuxième point d’orgue. Cela pourrait être une des raisons pour lesquelles Furtwängler isolera cette
cellule.
2.
1937
1943
1954
Entrée de la ré-exposition (ff)
Dès lors, l’Epigraphe sera citée de la même manière à chacune des ses réapparitions, avec le maximum de
force en fonction des pupitres concernés. N’oublions pas que Schindler, ami et confident de Beethoven, faisait le tour de l’Europe pour recommander à d’éminents musiciens
(Liszt, Mendelssohn, etc.) cette façon de jouer, même s’il ne fut pas toujours écouté.
Cet extrait et le suivant présentent les deux exemples les plus frappants du retour de cette cellule, dont
le ralentissement progressif (ou subit) devait poser d’énormes problèmes techniques pour leur exécution
3.
1937
1943
1954
Fin de la ré-exposition (ff)
Voir ci-dessus.
4.
1937
considéré par beaucoup comme le tempo "idéal"
1943
plus lent et plus tendu,
préféré par d'autres
1954
tempo large,
noble et souverain
Le tempo de base du premier mouvement sera indépendant du tempo de l’Epigraphe : ceci est une constante chez
Furtwängler, même si les trois tempi des versions analysées ne sont pas identiques entre eux. Voici donc ces trois tempi de base, jusqu’à la réapparition de la cellule.
5.
1937
1943
1954
Le tempo de base repart, suivi d’un crescendo débouchant sur trois fortissimi exprimés en énergie pure,
principalement aux cordes chez Furtwängler, jusqu’à la quatrième apparition de la cellule au cor.
6.
1937
1943
1954
La course vers l'abîme (développement)
Cette démonstration d’énergie sur les cordes sera l’une des principales caractéristiques du 1er mouvement. En
voici un ici un exemple, ainsi que dans l'extrait suivant.
7.
1937
1943
1954
Sommet du mouvement (avant la péroraison finale)
8.
1937
noblesse de l'interprétation
(sempre ff)
1943
ff, descrescendo, remontée spectaculaire et inouïe
1954
puissance, léger decres-cendo et remontée
souveraine avec une emphase sur les cors: Michel-Ange sculptant dans le marbre!
Dès lors, chaque note sera en acier trempé tout ou long de la descente du thème, dont on croit qu’il va
mourir, mais qui renaîtra de ses cendres de façon spectaculaire. Seul un Beethoven a pu écrire cela !
9.
1937
grand lyrisme, sans sentimentalité
1943
grande tension, à caractère menaçant
1954
sérénité suprême, "senza troppo espressione"
Second thème
N’oublions surtout pas le second thème ! Issu organiquement de la cellule citée aux cors, il sera toujours
exécuté dans un tempo légèrement plus modéré que le tempo de base du thème principal. Cette constante Furtwänglerienne lui permet d’équilibrer le Dionysiaque et l’Apollinien
à la perfection. Toutefois, quelques variables différencient les 3 versions.
10.
1937
sérénité et lyrisme
1943
tension inouïe sur le pp
1954
au bord de l'abîme
Adagio
D’autres variables peuvent être observées pour le solo Adagio du hautbois, amené naturellement par les
cordes, avec un ralentissement plus marqué en 1943 et 1954. C’est en approfondissant ce passage que Wagner eut subitement une vision différente de l’intégralité du mouvement
: celui-ci se présenta désormais à son esprit sous un éclairage plus ample et plus chaleureux qu’un simple mouvement basé uniquement sur une « rythmique arithmétique et une
gymnastique digitale ».
11.
1954
Pour terminer ce mouvement, nous attirons l’attention de l’auditeur sur le silence impressionnant qui
survient après le retour définitif de la cellule, juste avant la coda : ce silence variait toujours en fonction de l’intensité de l’émotion exprimée au cours du premier
mouvement.